Cher Jean, vous nous avez quittés cette nuit. Ma peine est immense. Nous nous sommes parlés hier à 16 h, j’ai trouvé votre voix fragile. Vous vouliez me raconter un repas dans un célèbre restaurant chinois de la capitale « décevant » selon vos mots. Vous m’avez confié être « à plat à cause d’une mauvaise bronchite depuis 1 semaine ». Je vous ai donné, en riant « une semaine pour vous en remettre et pas un jour de plus pour que je vous emmène dans un bon resto chinois ». J’ai l’impression que tout un pan de notre culture s’en va avec vous. Je pense à Françoise, votre épouse, à Éloïse, votre fille et à votre petite fille Marie-Sarah, dont vous me parliez à chacun de nos déjeuners, à Olivier, votre cuisinier et homme de confiance qui partageait votre vie depuis… une vie. Il y a 2 ans, à l’occasion de votre anniversaire, je vous avais adressé une lettre à la demande du journal « Le point ». Je vous la renvoie Jean, j’aimerais bien que vous l’emportiez avec vous. J’ai encore tant de choses à vous dire… Jean, Autant vous le dire, personne ne croit à vos 90 ans et moi non plus. À moins que… de fulgurants progrès de la science ne m’aient échappé ? Que vous ayez prêté, dans le plus grand secret, corps et cœur à un élixir de jeunesse fraîchement mis au point ? Jean, soyons sérieux, est-il possible de rire autant avec un nonagénaire ? De rire de soi comme vous le faites, vous qui ne terminez jamais une anecdote sans un trait d’autodérision destiné à mettre à l’aise votre auditoire ? Qui imaginerait que l’on puisse continuer de s’abreuver à votre mémoire, source vive et fraîche, comme le font vos amis lors de ces « déjeuners chez Jean » qui font courir Paris ? Comment, après vous avoir fait attendre plus d'une heure au restaurant, ai-je pu être accueillie d’un bond joyeux par ces mots « mais non, vous n’êtes absolument pas en retard ! » ??? Est-il encore possible d’abolir les cloisons entre action et pensée, de vibrer au rythme de l’actualité, de s’indigner contre le génocide des chrétiens d’Orient, de se mobiliser contre la réforme scolaire, quand on a 90 ans ? Était-ce bien vous, ce skieur intrépide aperçu au pied d’un hors-piste impraticable à Chamonix auquel de jeunes montagnards ont lancé, ahuris : « Vous n’avez tout de même pas fait cette descente à votre âge !? » ? A-t-on vraiment encore, à l’âge que vous vous prêtez, le goût de la linguistique, de l’ethnologie, de l’historiographie, de la mythologie… le goût des autres ? Jean, comment échapper à la nostalgie et célébrer la lumière de l’avenir, comme vous le faites ? La légende de votre âge est-elle destinée à vous donner du crédit quand vous nous dites que ce n’était pas mieux avant ? Vous l’avez rappelé récemment pour protéger les racines de notre enseignement, nous sommes tous des enfants de Virgile et de Sophocle. Peut-être est-ce là votre secret ? Vous êtes un enfant de la littérature, ceux-là ne vieillissent pas, ils peuplent nos songes, nous construisent en silence et nous murmurent à l’oreille des poèmes vains et éternels, comme celui de Marguerite Yourcenar que vous êtes le seul à connaître et que je vous réclame à chaque fois que je profite un peu de votre temps. Jean, quand déjeunons-nous ? L’image contient peut-être : 2 personnes, personnes souriantes, personnes debout et plein air L’image contient peut-être : 2 personnes, personnes souriantes, personnes assises, chaussures, costume, arbre et plein air.

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